| Introduction
Les écoles, et particulièrement celles en milieu minoritaire, sont encouragées à tisser des liens étroits avec les divers partenaires de leur communauté (Association canadienne d’éducation de langue française-ACELF, 2006; Dubé, 1999; Fédération culturelle canadienne-française-FCCF, 2006; Gérin-Lajoie, 2000; Ministère de l’Éducation de l’Ontario-MÉO, 2004; Ouellette et LeBreton Forbes, 1995). En Ontario, le ministère de l’Éducation, dans sa politique d’aménagement linguistique, incite de plus en plus les écoles et les communautés francophones à établir des partenariats dans divers domaines : santé, services sociaux et communautaires, petite enfance, etc. (MÉO, 2004). Les avantages que retirent les écoles et les communautés engagées dans des partenariats ont abondamment été documentés (Barbour et Barbour, 2001; Bouillion et Gomez, 2001; Burke et Picus, 2001; Lewis, 1999; Navarro et Natalicio, 1999; Scales, Roehlkepartain, Neal, Kielsmeier et Benson, 2006; Schweisfurth, 2005; Shatkin et Gershberg, 2007). Entre autres, il semble que les partenariats entre des acteurs scolaires et communautaires en situation minoritaire permettent d’assurer le recrutement et la rétention des élèves (FCCF, 2006; Gérin-Lajoie, 2000; Rainville, 2001), tout en contribuant à la construction ou reconstruction socioéconomique des communautés francophones plus isolées des grands centres urbains et, par conséquent, privées de ressources pouvant favoriser leur développement et leur émancipation (Bélanger, Dalley, Dionne et Beaulieu, 2007a). Les entreprises partenariales permettent même aux écoles de s’assurer d’une certaine visibilité dans un marché scolaire de plus en plus compétitif (Bélanger, Dalley, Dionne et Beaulieu, soumis).
L’intérêt grandissant envers les partenariats écoles-communautés nous amène à nous questionner sur la nature de ceux-ci, à savoir quelle signification les acteurs scolaires accordent à ce type d’entreprises, quelles sont les pratiques qui leur sont associées, afin, éventuellement, de mieux outiller les écoles dans l’établissement de partenariats plus solides et utiles.
À partir d’une enquête menée en 2006 et 2007, nous dressons ici un portrait des projets de partenariat qui existent entre des acteurs scolaires des écoles de langue française en Ontario et ceux du milieu communautaire et associatif. La communauté est entendue comme regroupant tout acteur individuel ou collectif gravitant autour de l’école : il peut s’agir de parents, d’organismes publics, parapublics ou privés. Nous tentons de mieux comprendre ce que signifie l’entreprise partenariale entre les écoles de langue française en situation minoritaire en Ontario et leur communauté plus large, dans un contexte où la mise en œuvre de tels partenariats est de plus en plus encouragée. Ainsi, dans un premier temps, il convient d’élaborer, à partir de la recension des écrits, une définition de la notion de partenariat qui permette de mieux situer et analyser les partenariats déclarés et recensés. Par la suite, la méthodologie utilisée pour l’enquête sur le terrain est présentée. L’analyse des données issues de sondages et de questionnaires permet de préciser la signification que les acteurs scolaires accordent à leurs entreprises partenariales.
Retour au haut de la page
Élaboration d'une définition idéaltypique d'un partenariat école-communauté
Afin de cerner les éventuels éléments constitutifs d’une définition idéaltypique du partenariat, nous avons effectué une recherche dans la littérature internationale portant sur les relations entre les écoles et les communautés. Nous avons dirigé notre regard plus spécifiquement sur les situations minoritaires dans le cadre d’une recherche dans Internet, dans Orbis, le catalogue de l’Université d’Ottawa, et dans des banques de données contenant des références dans les domaines de l’éducation et des sciences humaines et sociales, à partir d’une combinaison de mots-clés tels que school*, communit*, francophon*, partnership*, minorit*. Une soixantaine de textes ont été recensés et consignés à l’aide du logiciel FileMaker Pro. L’analyse de ces textes a permis de faire ressortir, d’une part, les conditions de mise en œuvre et les retombées positives des entreprises partenariales et, d’autre part, les limites et les difficultés recensées par les divers auteurs.
Le partenariat renvoie, selon son acception la plus commune, à une forme de coopération entre deux ou plusieurs organisations concourant à réaliser un projet par la mise en commun de moyens matériels, intellectuels, humains ou financiers. Les partenariats école-communauté renvoient à des collaborations entre des écoles et des individus, des entreprises, des institutions ou organismes, formels ou informels, dans une communauté (Sanders, 2003). Selon Epstein et Sanders (2000), en plus de l’école et de la famille, la communauté englobe les commerces, les organismes, les quartiers, les cercles d’amitié et autres associations. Les lois, règlements, ressources, services et programmes communautaires peuvent diluer ou renforcer les liens entre ces groupes. Newman (2001) établit une distinction entre « réseaux » (networks) et « partenariats » (partnerships) : « Networks are informal and fluid, with shifting membership and ambiguous relationships and accountabilities » […] Partnerships « are more stable groupings with defined structures and protocols» (p. 108). Les partenariats, d’après lui, ont une visée plus large et structurée que les réseaux. Ball (2007) abonde dans le même sens en définissant les partenariats comme des unités ou regroupements stables engageant la participation d’une variété d’organismes et d’acteurs sociaux, et possédant des structures et des modes de fonctionnement bien définis.
Dans leur analyse des partenariats école-communauté pour le succès scolaire des élèves de minorités linguistiques aux États-Unis, Adger et Locke (2000) concluent qu’afin d’assurer l’engagement complet des partenaires potentiels, il est nécessaire d’élaborer une vision claire et commune du partenariat, dans laquelle les responsabilités de chaque partenaire sont précisées et ce, dès les débuts de la collaboration. Les partenaires s’engagent afin de réaliser des buts communs et de bénéficier de retombées positives ou d’avantages mutuels (Bouillion et Gomez, 2001). En outre, il apparaît que les partenariats sont souvent amorcés dans le but de s’attaquer à certains problèmes ou de répondre à des situations jugées fragiles que vit, à titre d’exemple, une population d’élèves à risque de marginalisation ou d’exclusion (Broccolichi et van Zanten, 1997; Epstein et Sanders, 2000; Lewis, 1999; Navarro et Natalicio, 1999; van Zanten, 1997). De plus, les partenariats école-communauté requièrent des aptitudes à collaborer de la part de ceux et celles qui s’y engagent, l’établissement de rôles précis et l’adoption d’un processus décisionnel partagé entre les partenaires (Sanders, 2003). Les partenariats exigent, de surcroît, une démarche réflexive et évaluative (Sanders, 2003). En situation minoritaire, les partenaires sont amenés à définir leur conception de la communauté et le but de l’entreprise partenariale (Bélanger, Dalley, Dionne et Beaulieu, 2007a, 2007b).
Il existe diverses façons de catégoriser les partenariats école-communauté : en fonction du domaine d’activités concerné (culturel, social, économique ou international); en fonction des partenaires engagés (partenariat interne ou intrascolaire, dans un établissement, entre établissements de même niveau, interniveaux ou externe); selon les modes de fonctionnement (fonctions remplies par les acteurs et relations établies entre eux) (Zay, 2005). Les partenariats peuvent aussi être catégorisés en fonction de leurs objectifs, qu’il s’agisse d’activités centrées ou axées sur l’élève, sur la famille, sur l’école ou sur la communauté (Sanders, 2003). Les activités centrées sur l’élève fournissent des biens et services à l’élève tels que, par exemple : bourses (Warren, 2005), tutorat (Adger et Locke, 2000), orientation de carrière (Chen, Konantz, Rosenfeld et Frost, 2000). Les activités centrées sur l’école procurent des avantages à l’école : embellissement de l’école (Evergreen, 2008), ressources financières et matérielles pour l’école (Gérin-Lajoie, 1995), développement professionnel des enseignants (Lewis, 1999; Navarro et Natalicio, 1999; Warren, 2005). Les activités centrées sur les familles visent à soutenir celles-ci ou, plus spécifiquement, les parents : ateliers pour les parents (Bouillion et Gomez, 2001; Farmer et Labrie, 2008; Warren, 2005), counselling familial (Barbour et Barbour, 2001). Enfin, les activités centrées sur la communauté s’orientent vers l’amélioration des conditions de vie de celle-ci et de ses membres : activités charitables (Warren, 2005), expositions artistiques et scientifiques (FCCF, 2006; Thomson, 2006), revitalisation de la communauté (Ouellette et Lebreton Forbes, 1995) et projets d’embellissement de la communauté (De Almeida, 2003). En situation minoritaire, les partenariats centrés sur les élèves, l’école, la famille et la communauté plus large ont souvent pour but de rendre plus visible l’école dans sa communauté (Bélanger, Dalley, Dionne et Beaulieu, sous presse).
Or, si les partenariats école-communauté constituent des entreprises avantageuses et profitables à bien des égards, ils ne sont pas sans risques. En effet, les partenariats sont quelquefois mis à l’épreuve par des difficultés de fonctionnement. Les acteurs peuvent rencontrer des problèmes lorsque leurs initiatives se heurtent à des réseaux plus larges et mieux établis dans le paysage sociopolitique (Paglin, 1998). En particulier, lorsque les partenaires proviennent majoritairement du monde de l’éducation, il leur est plus difficile de saisir les enjeux associés aux relations sociales et aux relations de pouvoir que leurs écoles entretiennent dans le contexte sociopolitique plus large, notamment en ce qui concerne les questions de statuts, ou les circonstances historiques et socio-économiques qui jouent un rôle dans le façonnement de la communauté (Leistyna, 2002).
Des conflits dans la gestion des partenariats reliés, par exemple, au peu de stabilité des partenaires engagés (Barbour et Barbour, 2001) ou à la présence de styles de leadership et d’engagement peu complémentaires, risquent d’engendrer une perte d’orientation du projet et de rendre difficile sa bonne marche (Paglin, 1998). Edens et Gilsinan (2005) notent aussi qu’un trop grand nombre de projets de tout genre au sein des écoles peut être nuisible à une démarche partenariale. Par exemple, dans l’une des écoles étudiées par ces auteurs, l’existence d’au moins sept ou huit partenariats entre des acteurs différents a contribué à augmenter le cynisme des enseignants face à la tentative de changement que cherchait pourtant à insuffler la direction d’école à travers les partenariats. Dans ce même contexte, un autre désavantage a émergé : l’esprit de consommation a affecté la participation des élèves qui se sont orientés davantage vers les projets de partenariat qui se déroulaient pendant l'été et qui les rémunéraient.
Les partenariats initiés par des acteurs externes à l’école tels que, par exemple, des dirigeants d’entreprises, entraînent eux aussi des difficultés particulières, prévient Sanders (2003). Ce type d’approche risque de déposséder les acteurs scolaires de toute initiative et de faire en sorte qu’ils ressentent que leur autorité est usurpée. Il est donc préférable que le personnel scolaire, les parents et les élèves co-participent à la planification et au développement du partenariat.
Les partenariats développés au niveau local permettent de mieux répondre aux besoins et de mettre en valeur les compétences au sein des milieux (Schweisfurth, 2005). Cependant, même si un projet de partenariat développé au niveau local peut connaître un franc succès, il peut aussi rencontrer divers obstacles lorsqu’il est reconduit à plus grande échelle. Par exemple, une entreprise partenariale ayant abouti à la création des écoles communautaires au Brésil, lesquelles offrent une scolarité jusqu’à la quatrième année du primaire et permettent une meilleure insertion des élèves afro-brésiliens, ne semble pas avoir de prise au-delà de la quatrième année, moment où les élèves doivent alors intégrer le système scolaire formel de l’État, un système qui a historiquement exclu et marginalisé les enfants afro-brésiliens (De Almeida, 2003).
Les partenaires ont parfois des buts, des priorités et des modes de fonctionnement divergents, ce qui peut circonvenir aux retombées ou gêner le bon déroulement d’un projet (Edens et Gilsinan, 2005). Les politiques internes divergentes de l’école et de l’organisme partenaire compliquent parfois le projet. Les buts des uns n’étant pas toujours en adéquation ou en complémentarité avec ceux des autres, des conflits peuvent survenir entre partenaires (De Almeida, 2003).
Des problèmes de communication surgissent également entre partenaires. Les référents culturels trop éloignés des partenaires peuvent parfois contrarier la bonne marche d’un projet (Schweisfurth, 2005). Des problèmes de rivalité peuvent aussi s’installer entre les partenaires et acteurs (Sanders, 2003). Les différences dans les standards de certification professionnelle, la comptabilité et la vérification des comptes, les sources de financement, les exigences de confidentialité et les restrictions à l’éligibilité représentent autant d’obstacles potentiels à la collaboration entre partenaires. Sanders (2003) suggère qu’une formation soit offerte aux partenaires afin de les habiliter à mieux collaborer entre eux. De même, le manque de diffusion de l’information au sujet du projet partenarial de l’école peut aussi nuire à son fonctionnement.
Ball (2007) constate la dissémination d’une culture de compétition dans le système d’éducation, une compétition se faisant sentir dans les relations entre partenaires ainsi que dans l’orientation des institutions vers une logique économique d’interdépendance liée aux avantages de la collaboration face à un désengagement financier de l’État dans ses institutions. Le partenariat devient un outil de cette collaboration à laquelle les établissements scolaires sont de plus en plus encouragés à adhérer. Cet auteur constate que le terme partenariat est ainsi devenu un mot à la mode, un moyen pour les écoles de s’assurer des ressources. Le terme est utilisé dans les discours et les politiques, et sert parfois à masquer les différences entre les secteurs public, privé et non lucratif, notamment en ce qui a trait aux modes de fonctionnement. De plus, Ball (2007) met à jour les relations de pouvoir inégales entretenues dans le cadre de projets où les partenaires, en théorie égaux, ont des objectifs différents, voire concurrents, et où peuvent dominer ceux d’un partenaire plus influent. Bref, les difficultés de fonctionnement, de gestion, de communication et de diffusion constituent des défis auxquels les acteurs des partenariats école-communauté sont appelés à faire face. De surcroît, la logique de marché dans laquelle s’inscrivent les partenariats peut engendrer des relations de pouvoir inégales entre les partenaires.
Ainsi, si l’on regroupe les éléments constitutifs mis en évidence ci-dessus en vue de construire une définition idéaltypique, il apparaît que :
le partenariat renvoie à une forme de coopération entre deux ou plusieurs organisations concourant à réaliser un projet qui réponde à une situation jugée problématique. Le projet partenarial est pensé ou initié par des acteurs locaux et implique la mise en commun de moyens matériels, intellectuels, humains ou financiers. Les partenaires ou organisations partenaires provenant équitablement de différentes sphères ou secteurs d’activités possèdent une connaissance sociopolitique du milieu dans lequel ils agissent. Les partenariats représentent des regroupements stables, lesquels possèdent des modes de fonctionnement, des structures et des échéanciers bien définis. Les partenaires tiennent des rôles complémentaires et égalitaires (collaboration), dégagent une compréhension mutuelle de l’objectif de leur partenariat, s’entendent sur les moyens de communication et de diffusion les plus adéquats et inclusifs, participent tous aux processus évaluatif et décisionnel, et bénéficient d’avantages mutuels grâce au partenariat.
Les multiples dimensions ou éléments qui se dégagent de cette définition idéaltypique fournissent un cadre conceptuel utile pour guider l’analyse des partenariats entre écoles et communautés. En particulier, pour les besoins de cette étude, nous retenons les éléments suivants :
-
l’identification et la provenance des acteurs ou des partenaires, qui tiennent compte de l’importance de retrouver, dans toute entreprise partenariale, des acteurs autant du secteur scolaire que du secteur communautaire;
-
l’initiative du projet partenarial, qui renvoie à l’implication des partenaires scolaires et communautaires locaux dans la formulation d’objectifs communs;
-
la durée du projet, qui témoigne de la stabilité de l’entreprise partenariale permettant l’atteinte des objectifs à l’intérieur de limites de temps raisonnables;
-
les rôles dévolus aux partenaires, qui rendent compte du soin apporté à la définition et à la répartition équitable des rôles et des responsabilités de chacun.
|